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    February 19

    L'Avare

    L'Avare de Molière
     
     
    Mise en scène de Georges Werler
     
    Théâtre de la Porte Saint-Martin, mercredi 24 janvier 2007
     
     
     
    Comment jouer, qui pourra encore jouer l'Avare après Michel Bouquet? Il n'est pas une réplique, une mimique, un brisement de la voix éraillée, un larmoiement dans l'oeil qui ne soit juste dans l'interprétation que propose l'éblouissant comédien octogénaire de l'une des plus extraordinaires créations moliéresques.
     
     
    Ce soir-là au Théâtre de la Porte Saint-Martin, l'orchestre bruisse des rumeurs de la ville: il semblerait qu'on ne voit que Bouquet, qu'il est seul en scène ou peu s'en faut. Au lever de rideau, on constate que ce n'est pas tout à fait exact: Benjamin Egner est très bon dans le rôle de Valère, Sylvian Machac très beau dans celui de Cléante, gandin exalté et bondissant, souvent mesquin mais attachant dans sa jeunesse. Tous deux impriment un vrai rythme à la pièce, tout comme les interventions hautes en couleur de Maître Jacques (Jacques Echantillon) et de Frosine (Juliette Carré, truculente en mère maquerelle bohémienne) réjouissent une salle aux applaudissemnts déjà acquis. En dépit d'une Mariane (Marion Amiaud) décevante, poupée corsetée qui articule plus qu'elle ne joue, en dépit d'un décor qui laisse perplexe (des murs décatis nimbés de lumière) et d'un espace scénique restreint, intimiste, étouffant presque, on est séduit.
     
     
    Seulement, il y a Michel Bouquet. L'espace, l'atmosphère en sont comme transformés. La mise en oeuvre de la vision de L'Avare du metteur en scène Georges Werler ("Plutôt qu'un carcatère, nous avons voulu que l'avarice soit une fatalité", Théâtral Magazine, n°10, décembre 2006) repose entièrement sur ses épaules. Epouvantable et magnifique, il ne cesse d'arpenter la scène en tressautant, cancrelat obsédé par les bruits à l'entour et par son livre de comptes. Les comptes: il en salive. Tout-puissant au sein d'une famille et dans une maison où règnent les faux-semblants, il va devenir peu à peu une épave qui vide tout autour de lui, qui abolit toute communication et se mure dans une monomanie qui se concentre sur un objet: la fameuse cassette volée. Jusque-là il nous effrayait et nous amusait à la fois, par ses projets farfelus de mariage avec une jeunesse qu'il voulait contraindre, par la main-mise sur la destinée de sa fille, par l'exécrable pouvoir de l'argent qu'il brandissait à tout propos; mais tout semblait bénin, anodin et presque ronronnant.
     
     
    Tout d'un coup, l'inquiétude de Bouquet/Harapgon nous taraude, sa pathologie nous heurte. On se rappellera le temps suspendu, la tête qui tourne lentement et l'ahurissement du regard malade au terme de l'ultime quiproquo: à Valère l'assurant de son amour pour sa fille Elise, il répond, hébété, d'une voix sourde, très loin déjà: "Brûler...pour ma cassette?"
     
     
    "Harpagon est à la fois monstrueux et séduisant. Sa passion le sacralise." déclarait Michel Bouquet au Figaro avant la reprise parisienne de L'Avare au début du mois de janvier. Puisqu'il est question de sacre du personnage, il est bon et il est grand qu'un tel talent se soit mis patiemment, minutieusement, jusque dans les détails les plus infimes, au service d'une telle création. Quelle leçon de théâtre! Au bord de la folie, répugnant, fascinant, "de tous les humains l'humain le moins humain" (Acte II scène 4), mais passionné comme seul un humain l'est, Harpagon reste essentiellement comique, et il faut un Michel Bouquet pour demeurer drôle et savoir montrer l'abîme dans cette vie qui s'émiette, divague, expire, toujours en parlant d'or.
     
     
     
    Gab
     
     
     
     
     
     
     
    December 12

    L'éclipse du 11 août

    L’ECLIPSE DU 11 AOUT                  (par Viv)

    Théâtre national de la Colline – 29 novembre 2006

     

    Texte de Bruno BAYEN

    Mise en scène de Jean-Pierre VINCENT

     

    Un premier degré facile à comprendre : Christine et Béatrix, deux sœurs, retournent sur les terres de leur enfance afin d’assister, en zone totale, à l’éclipse du 11 août 1999. Leur voiture se retrouve bloquée dans un chemin, près de leur ancienne maison. Le temps maussade, gris, ne permettra pas une pleine jouissance de l’éclipse.

    Un deuxième degré semble se dessiner à travers les souvenirs sur leur enfance, l’évocation d’une troisième sœur… Difficile d’accrocher. Certes les acteurs tiennent la route, même sans plus; un peu plus de coffre chez Edith Scob faciliterait l’écoute, la salle est petite donc ce n’est pas trop gênant. Certes la mise en scène, sans extraordinaire, se suit. Pourtant une sorte d’ennui s’installe, confirmé par mon voisin de droite qui sommeille et ma voisine de gauche qui ferme les yeux. Suis-je la seule à tenter de comprendre où le texte veut nous conduire ? Peut-être mais je n’y suis pas arrivée… je suis restée sur le bord de la route, dans l’incompréhension totale.

    Je n’en retiendrai rien. Il ne m’en reste déjà rien.

    C’est dommage.

     

    Viviane

     

    November 30

    Hamlet

    HAMLET 
    mise en scène d'Hubert Colas
    Théâtre national de Chaillot
    14 novembre 2006
     
    par Seb
     
     
     
    Je suis sûr que le squelette de Monsieur Racine s'est retourné dans sa tombe en entendant cela !!! C'est une honte pour la langue française, un véritable scandale !!!! Tellement odieux à l'oreille qu'on en perdait le sens des phrases !!!!! Je m’explique : essayez de parler français sans faire aucune liaison entre les mots dans les phrases. Vous avez du mal ? Pourtant, les comédiens d'Hamlet joué à Chaillot ont tous passé haut la main ce périlleux exercice. Une prouesse pour du théâtre, du jamais vu, "du... gran.... art.....". La palme de l'incompréhensibilité est attribuée au roi de Danemark, Hamlet n'a que le deuxième prix. Polonius est hors concours - il aurait mieux fait de jouer son rôle entièrement en langue anglaise.

    Quant au texte, rien de plus facile que de moderniser une tragédie du XVIIe siècle: ajoutons deux ou trois vulgarités par-ci par-là, quelques mimiques répétitives, et ça fera toujours rire les adolescents! Je ne parlerai pas de la psychologie des personnages qui est complètement hors propos dans cette pièce : oubliée la folie d'Hamlet (du moins pendant les trois premiers actes, correspondant à la durée de ma présence dans la salle), et si je n’avais pas lu la pièce je n’aurais jamais su qu’Hamlet avait été amoureux d’Ophélie. Je m’arrêterai là.

    Tout de même, il faut reconnaître à cette version une mise en scène originale, pleine de surprises tout en restant fidèle au texte. Un bonheur pour les puristes. Et pour les sourds.

    En résumé, la seule chose agréable fut le théâtre dans le théâtre, la partie muette, bien évidemment.

    Bien à vous.
    November 29

    Musée

    Musée Maillol

    Exposition "Marilyn, La Dernière séance" - Bert Stern

    par Viviane

    Partie retrouver une amie de mes nuits cinématographiques, j’ai trouvé une petite maison sympa, riche en petits trésors.

    L’exposition :

    - à première vue : tout d’une exposition classique d’un grand photographe du vingtième siècle, avec un modèle d’exception : mutine, belle, contemporaine avec une moue à la Meg Ryan, hitchcockienne sans avoir joué avec le grand maître : une robe à la Kelly, à la Eva Marie Saint, des portraits à la Frenzy… et les couleurs orangées des années 60 face au blanc virginal des drapés. Un charme irréel sous des roses qui laissent apparaître une cicatrice immense…

    - et finalement une image qui semble résumer toute une vie, toute une complexité.

    Puis le reste de la maison à visiter :

    Une belle demeure qui sent bon la cire, avec des petites pièces emplies de surprises. Bien sûr est présente l’oeuvre d’Aristide MAILLOL avec notamment ses bronzes et ses nus, et le prénom de Dina. Je retiens au passage la petite statuette de la lavandière pour mon noël, avant d’être attirée par une pièce assez sombre. Une salle Camille BOMBOIS où une lumière semble sortir des toiles. Le prénom Dina réapparaît dans les légendes, sous le coup de crayon de MATISSE. Et là, le sentiment d’être en visite chez des amis naît. Et de pièces en pièces, le cabinet des dessins arrive, avec toujours ce sentiment intimiste même avec un iris de RODIN, au milieu de « tracés » de PICASSO, d’inconnus traits si reconnaissables comme une petite danseuse de DEGAS et un CEZANNE, de traits moins familiers aux néophytes dont je suis… mais proches du badin souvenir d’un cours de dessin où il fallait reproduire au crayon l’exactitude des objets face à nous, à l’image de « L'imperméable » de Jeannette LEROY. L’amusement peut se poursuivre avec les dessins de Jean POUGNY dont les reliefs tout proche apportent un éclairage autre… sans oublier la salle Marcel DUCHAMP en allant, -mais ne sommes-nous pas finalement d’un grand appartement parisien ? – à la cuisine communautaire d’Ilya KABAKOL.

    Seuls regrets :

    -même pas une tasse souvenir à la boutique pour essayer de ramener un peu de ces amis chez soi.

    -le plein tarif qui mériterait d’être ramené au tarif réduit… nous sommes entre amis !

    Les Troyens, opéra

    LES TROYENS

    Hector BERLIOZ

    Direction musicale : Sylvain CAMBRELING

    Opéra BASTILLE samedi 28 octobre 2006

    Par Viviane

    L’intérêt d’aller voir une telle oeuvre réside d’abord dans une révision de ses classiques. J’aurais pu préparer cette représentation par une lecture intensive de l’Iliade… mais après avoir bien ri en découvrant qu’Achille n’était qu’un enfant gâté qui allait pleurer dans les jupons de sa maman, j’ai craqué à l’énoncé de la flotte partie à l’assaut de TROIE… Pas Euripide sous la main… tant pis ! Finalement le film TROIE de Wolgang Petersen avec Brad Pitt aura servi de débroussailleuse pour planter le décor. N’est pas un génie qui veut !

    Bref, forte de ces quelques rudiments, je me prépare à 5 heures de musique intensive, encore sous le choc de mon précédent Opéra Lucia, et ayant en tête l’introduction des Troyens joués au Châtelet, il y a quelques années et entendue sur une chaîne de télévision… enfin le début car cet opéra avait été programmé en nocturne…

    Levé de rideau. La mise en scène résolument moderne n’apporte, ni n’enlève rien. L’ouverture sur la fête, la joie des troyens à la « libération » de leur ville manque un peu d’enthousiasme, de gaieté notamment dans la musique… au Châtelet, même à travers la télévision, Berlioz dégageait plus par ses notes le soulagement et l’enivrement de la victoire…

    Commence alors la longue performance de Deborah POLASKI, qui assume le rôle de Cassandre autant que celui de Didon, et à mon humble goût beaucoup plus à l’aise dans ce dernier. La terrible prédiction de Cassandre ne reflétait pas suffisamment toutes les contradictions qui résidaient en cette femme, partagée entre cette douleur de savoir, la douleur de la vision, et de son amour pour Chorèbe.

    Tout dans la première partie sur la prise de Troie, peut se révéler d’une intensité extrême, tout est là… C’est beau, triste et pourtant, il reste une légère frustration de ne pas avoir réussi à voir le miracle attendu, notamment dans la scène du suicide collectif dans le temple des Vesta. A trop attendre…

    Complètement inculte sur la deuxième partie -les Troyens à Carthage-, donc moins exigeante, aucune déception n’était vraiment possible après une première partie plus que correcte. Un début de bonheur raisonne dès le début…, c’est une romance plus classique qui se joue, le duo entre Didon et Enée à la fin du quatrième acte est une berceuse susceptible de conduire à un sommeil profond…

    Le côté le plus positif, outre un bon moment non impérissable, est d’avoir enfin trouvé un rôle pour la Castafiore que je suis, interdite de chansons sur scène, celui d’Andromaque, rôle muet, mais ô combien intense.

    Marie Stuart

    La dernière nuit pour Marie Stuart

    Auteur : Wolfgang HILDESHEIMER

    Mise en scène : Didier LONG

    MARIGNY – 29 octobre 2006

    Par Viviane

    Aller voir ADJANI sur scène, est toujours une grande émotion pleine de complexité, une attente qui ne tolère aucune erreur, une connaissance d’un potentiel exceptionnel et la peur d’une déception.

    Bonheur supplémentaire : une place offerte au 5e rang, centre, à côté de Denis PODALYDES, un accueil qui vous fait croire que vous êtes un invité unique.

    Mais revenons à la pièce, à cette relation unilatérale et mouvementée avec Mademoiselle ADJANI.

    D’accord, ADJANI, c’est Adèle H, L’été meurtrier, Camille Claudel, La reine Margot… Et le risque de réduire tous ces personnages à un seul visage : Isabelle. Le risque que le personnage perde sa personnalité dans la répétition, par la même actrice, de rôles successifs d’héroïnes proches par certains aspects.

    Certes. Mais c’est aussi Tout feu, tout flamme et surtout Agnès dans L’école des femmes, une Agnès non torturée, saine, l’ingénue à l’amour aussi simple que la célèbre réplique « Le petit chat est mort ».

    ADJANI c’est le danger d’une présence sur scène qui éclipse tout le reste, voire même au détriment de la pièce. Peut-être un reste de regret suite à La dame aux camélias, jouée dans le même théâtre, quelques années plus tôt… avec la confirmation qu’ADJANI est véritablement une actrice de théâtre, et pas une « star » de cinéma qui se promène au théâtre.

    Noir, suspens.

    Une présence sur scène, deux, trois personnes.

    Une femme. Est-ce elle ? Oui, sans fard. Juste elle. Juste une femme de son âge, dans une simple chemise qui laisse deviner son corps. En toute simplicité. Seule sa voix, inhabituelle, bizarre, perturbe, au moins au début.

    Un monologue qui parle de la vie de Marie et à travers lequel l’actrice semble se livrer, comme se livre Marie.

    Et alors là, le sentiment d’assister non pas à une grande pièce mais à un tournant dans la carrière d’une comédienne exceptionnelle. Elle passe à un autre registre, elle accepte son âge, elle utilise tout son être, tout son vécu.

    Alors la pièce est ce qu’elle est : Marie STUART est peut-être trop bavarde pour une condamnée, il y a une accentuation exagérée de la cupidité de sa suite, des longueurs, des inégalités dans les jeux des acteurs, mais certains ne disparaissent pas sous le charisme d’ADJANI, comme Patrick ROCCA, en bourreau sympathique, et surtout cette pièce donne l’espoir de retrouver encore longtemps ADJANI, pour une carrière à la MOREAU, à la DARRIEUX… et rien que pour ça la pièce mérite d’être vue, outre le cadeau bonus pour les jeunes femmes, de voir le torse nu du muet rugbyman Raphaël POULAIN.

     

    Viviane

    November 27

    Quartett

    QUARTETT    (vu et revu par Viviane)

     

    Texte de Heiner M

    üller

    Mise en scène de Matthias LANGHOFF, Théâtre de la Ville, 26 septembre 2006

    Mise en scène de Bob WILSON, Odéon Théâtre de l’Europe, 25 novembre 2006

     

    A l’Odéon, après la grève des techniciens, le problème technique avec interruption de la pièce aura contribué à rendre ce Quartett inoubliable… bien plus que le reste.

    Au Théâtre de la Ville, la mise en scène de LANGHOFF m’avait laissée perplexe. Dense, confuse, vivante, dérangeante, j’avais l’impression d’être passée à côté de l’essentiel. Honnêtement je n’avais rien compris…

    J’ai donc lu le texte. Je n’ai guère mieux éprouvé d’enthousiasme. Adapter une succession de monologues intenses, avec des passages particulièrement crus, relève du défi.

    Chacun a sa technique pour mettre en valeur le texte, en extraire, en souligner les passages clés (?) du flux de paroles. LANGHOFF choisit de faire défiler le texte sur un écran ou, en l’absence du texte, des images viennent parasiter encore plus le discours, WILSON préfère une répétition de ces extraits, lancinante, voire agaçante à la longue comme si le texte pouvait s’insinuer en nous.

    Serait-ce l’expérience de l’Opéra qui produit l’effet chez Bob WILSON, d’une approche musicale du texte ? Cette approche flirte par certains aspects avec la « varièt’ » à travers l’utilisation constante du micro, qui peut se comprendre pour un détournement de la voix, quoique… l’acteur doit pourvoir à ce détail, mais qui est particulièrement pénible en dehors.

    Le paradoxe de cette musicalité est qu’il ne transforme pas la pièce en chanson à texte mais en tableaux, dont la succession intrigue, amuse, puis lasse, et surtout rend encore plus incompréhensible le fil de l’histoire… ou alors la pièce est réservée à une élite…

    Chez WILSON, le chic, l’apparence, le fard de la noblesse de CHODERLOS DE LACLOS est présent, défendus par des acteurs de grande classe, même si le rôle de Valmont est légèrement éclipsé au profit de la Merteuil. Ce choix peut se justifier au regard de la chute de la pièce. Cependant chez LANGHOFF, c’est l’âme de chacun des héros, dans toute sa froideur, sa noirceur jusqu’au rejet, jusqu’à la nausée, qui prime. C’est plus violent, plus percutant, mais pas moins dépourvu de sens. Le texte le permet-il ? Ce sens. Est-ce qu’un mélange de LANGHOFF et WILSON apporterait l’éclairage nécessaire pour illuminer le sens caché de cette distension dont l’intérêt n’apparaît pas inné ?

    November 23

    Hamlet

    HAMLET

    Shakespeare

    Mise en scène : Hubert NICOLAS

    Théâtre National de CHAILLOT, le 14 novembre 2006

     

    Membre, malgré mon jeune âge (si, si, je vous assure !), du très prisé club des spectateurs de la mise en scène de P.Chéreau, HAMLET est pour moi un poème magique, un magnifique conte. Et malgré tout, à part le texte que je m’attends à entendre, je n’ai aucune idée précise de ce que je souhaite voir. Je suis tombée petite dans la marmite du TNP. J’ai vu qu’un même metteur en scène pouvait donner deux éclairages bien distincts d’une même pièce (L’avare de Molière par R.Planchon). Je suis donc toujours très curieuse de la vision du texte que le metteur en scène compte offrir au spectateur.

    Une crainte cependant : le temps. Je suis curieuse mais craintive.

    Or là, pas d’ennui. C’est déjà beaucoup sur 5 heures intensives de spectacle. Le début est porteur de beaucoup d’espoirs. Le spectateur s’installe pendant qu’un enterrement a lieu sur scène, une invitation à véritablement entrer dans la pièce, invitation prolongée par la participation obligée au tour de garde dans l’obscurité totale jusqu’à l’arrivée du spectre, très réaliste.

    Un début prometteur.

    La mise en scène est originale, énergique, et…assez répétitive des mises en scène contemporaines… Elle ne peut à elle seule laisser un souvenir mémorable.

    Il manque ce petit quelque chose indescriptible, ce petit rien pour autoriser la pièce à entrer en vous afin de la rendre impérissable… pourtant le jeu, la voix de Polonius (Geofrey Carey), choquants au départ et pleins de charme par l’habitude, les pantomimes, l’adaptation moderne de la scène des fossoyeurs pourraient aider… seulement l’oeuvre regorge de personnages complexes et une Gertrude et une Ophélie insignifiantes nuisent, une meilleure direction d’acteurs seraient bienvenue ; seulement le rajout d’un vocabulaire soit-disant « d’jeune » sous forme de « salaud ! » paraît anachronique et froisse une oreille venue écouter des « Ah mon dieu fi ! » et autres « que nenni », si doux et mélodiques…

    Bref une pièce qui se laisse voir, sans plus, ni moins mais qui laisse un arrière-goût de frustration entre le potentiel et le résultat…

     Viviane

     

     

    November 16

    Hamlet de Shakespeare

    Hamlet (la tragique histoire d’Hamlet, prince de Danemark),

    Mise en scène d’Hubert Colas, mardi 14 novembre au Théâtre national de Chaillot

            Disons le d’emblée : le spectateur se rendant à une représentation d’Hamlet a le plus souvent une idée de ce qu’il souhaite voir et entendre. Connaissant la tragédie, son argument, ses passages célèbres (l’apparition du spectre, la confrontation Hamlet/Ophélie, l’arrivée des comédiens de la Cité, « Etre ou n’être pas », le crâne de Yorick, le duel final…), sachant la mystérieuse alchimie qui fait de cette pièce un chef-d’œuvre, il s’attend de toute façon à une grande réussite, un éblouissement. Parfois au fait de l’histoire de la pièce et de ses mises en scène, il a en tête les références anglo-saxonnes (Olivier, Brook, Branagh…) et françaises (Chéreau, Mesguich…) qui ont fait date.

            La gageure est donc de taille pour un metteur en scène qui, à l’instar d’Hubert Colas en 2005 (création au Festival d’Avignon), aurait pour ambition de monter la pièce dans son intégralité, au bas mot cinq heures. Le défi est réussi à Paris cet automne. Le magnifique écrin du Palais de Chaillot et la salle modulable Jean Vilar accueillent chaque soir un spectacle jeune, rythmé et rempli de trouvailles. Ce qui frappe d’abord, c’est l’accent mis sur la scénographie (exercice obligé de nos scènes actuelles) : épurée et ne s’appuyant sur aucun décor au début, elle se complexifie au fil des actes et surprend le spectateur le plus blasé. Plongée dans une pénombre qui dure, la quinzaine des comédiens se tient de part et d’autre d’un immense tapis retenu par quatre câbles. Ils y évoluent d’abord d’un pas assuré puis, lorsque les filins le soulèvent à trente degrés, le parcourent, incertains, s’enfonçant parfois jusqu’aux genoux, s’y ébattant : tout est « pourri » et jusqu’au sol mouvant du Royaume de Danemark. A la fin du deuxième acte, le faux plafond se détache et vient se coller au tapis dans un grand déploiement de machines et une pluie de néons. Réjouissance de la salle, d’un plaisir enfantin, tout comme la réjouiront les visages anamorphosés et les formes floues projetés sur un écran géant.

            Le metteur en scène a fait le choix d’un montage visible, qui expose les artifices – les comédiens déplaçant à vue les accessoires, égrenant au micro le numéro des actes et récitant les didascalies. Cela ne nuit en rien aux dialogues eux-mêmes, les comédiens se dépensant sans compter dans cette mise en scène au rythme soutenu. Tout au plus pourra-t-on déplorer chez la plupart d’entre eux une diction heurtée, mal maîtrisée, et un oubli quasi systématique des liaisons et des négations (les « Je sais pas… » et « On va pas… » finissent par blesser l’oreille la plus indulgente). Thierry Raynaud (Hamlet) tire néanmoins son épingle du jeu en incarnant un prince pâle et gracile, aux gestes saccadés et aux mimiques habilement surjouées. La phase de folie simulée d’Hamlet est son meilleur moment : il court, saute, grince et se moque, joue les ahuris et s’étale de tout son long aux pieds d’Ophélie (décevante Isabelle Mouchard). Avec un même bonheur Philippe Duclos campe un Claudius d’abord sûr de lui, puis tourmenté et implorant. Lui donne la réplique un Polonius échevelé (Geoffrey Carey), aux lunettes de professeur fou et à l’accent anglais ridicule. Extraordinaire, il est la bouffonnerie de la tête aux pieds et du début à sa mort « de rat » à la fin de l’acte III. Ce moment de truculence pure n’aura son pendant qu’à l’acte V avec le ballet ahurissant des fossoyeurs grimés en pierrots lunaires et chantant à tue-tête leur délirante complainte « Un trou dans la glaise ». Paradoxalement dans cette tragédie pleine « de mots, de mots, de mots », l’un des meilleurs passages est la pantomime des comédiens de la Cité qui précède la représentation – théâtre dans le théâtre -  de La Souricière, destinée à confondre le roi meurtrier qui y assistera. Ce moment muet est plein de grâce expressive mêlée de sourire ; la scène de théâtre au rideau dorée qui apparaît comme surgie de nulle part sur le plateau met en place comme une ébauche de NôgaKu, aux gestes savamment millimétrés, beaux et presque irréels.

            Il restera de cette mise en scène de nombreux moments divertissants et le plaisir d’une esthétique spectaculaire à force de sobriété. Mais pour que souffle le grand vent d’Hamlet, pour que retentissent les accents de douce fureur de l’ « âme prophétique », bref pour que le miracle invraisemblable de la plus célèbre tragédie shakespearienne se produise, il aurait fallu sans doute faire vivre le texte et l’habiter avec plus de conviction, moins de mécanisme, moins de langage contemporain (parti-pris de toute la pièce) qui, au lieu de nous rapprocher, lentement nous éloigne du rivage d’Elseneur, de ses habits d’encre noire et de ses ombres blanches.

    Gab

     

    N.B : Pour ceux qui souhaitent voir une très grande mise en scène française, je conseille celle, incomparable, de Patrice Chéreau (Avignon 1988 puis Nanterre 1989) qu’a filmée Pierre Cavassilas. La vidéo n’est plus commercialisée, mais elle est disponible en visionnage dans toutes les Bibliothèques universitaires bien pourvues et au CNT à Paris.

     

    November 09

    non - Quartett

    Quartett d'Heiner Müller (mise en scène de Bob Wilson) - 7 novembre 2006, 20h

     

    Foule, pagaille au pied de l'Odéon-Théâtre de l’Europe...

    « Non ? c'est une blague ! »

    « Mais j'ai fait 200 km pour venir »

     

    Le spectacle est sur le parvis :

    « On vous a prévenus ? La pièce est annulée ! »

    QUOI ? Non ?? C'est une blague ??

    « Pas du tout, ce sont les techniciens de plateau qui ont décidé dans l'après-midi de faire grève ce soir, alors vous donnez votre billet, votre RIB, vous remplissez le papier et remboursement d'abord puis vous pourrez téléphoner demain pour re-réserver ! »

    CHOUETTE !

    Tout le parvis se transforme en salon d'écriture !

     

    Je cherche désespérément du regard Isabelle, Ariel ou Georges (Lavaudant)... Quand même, ils ne vont pas laisser les ouvreurs seuls face à la meute de spectateurs déçus... Ils vont bien venir faire un petit coucou aux spectateurs qui ne pourront pas revenir, jouer trois petits couplets sur l'esplanade de l'Odéon...

    Peut-être sont-ils venus.

    Peut-être non.

    Nous sommes partis peut-être trop tôt.

    Peut-être.

    Mais à l'heure qu'il est cette pièce reste pour moi l'Arlésienne...

     

    Viviane

     

    October 23

    Lucia di Lammermoor, opéra

    Lucia DI LAMMERMOOR, vu et entendu par Viviane

    Opéra Bastille, le 9 octobre 2006

    Lucia. Un prénom de femme pour un monde d’hommes imposé depuis le début par la mise en scène d’Andréi SERBAN. Point de bois, point de forêt, point de champ, mais une salle d’entraînement pour la garde. Une conversation d’hommes en guise de présentation des enjeux, des conflits, des luttes de pouvoir proches de la caricature d’un égoïsme masculin… Il est question d’elle, puis de lui… L’attente. Puis Elle entre. Elle. Lucia. Elle. Natalie. Pas n’importe quel Elle peut être Lucia. Une féminité qui maîtrise toutes les embûches masculines : les cordes, les bancs transformés en balançoire à bascule… Seule touche féminine : une escarpolette extraordinaire, pendue à deux immenses cordes, permettant un balancement à la volée au-dessus de l’orchestre, jusque dans le public… Lucia vainc tout. La voix de Natalie DESSAY ne faiblit devant aucun obstacle, elle s’envole comme les flèches de Cupidon qui ont traversé l’héroïne. Elle part des cordes, des bancs qui basculent au passage de Lucia, de la balançoire sur laquelle la jeune fille, debout, exprime tout son amour pour Lui, Edgardo.

    Enfin lui. Lui ? Qui pourrait soutenir le rythme ? La voix ? Lucia ? Matthew POLENZANI relève le défi pour ce Roméo et Juliette italiano-écossais.

    Douche écossaise avec l’annonce du mariage de Lucia avec un autre. Folie à l’italienne qui s’ensuit… Certains diront que la musique italienne est trop pétillante pour le drame qui se joue. Certes de l’extérieur tout est tragique. Mais de l’intérieur que savons-nous ? Dans la folie tout se mélange, les souvenirs, l’illusion, l’espoir, les moments heureux et tragiques et le tout s’évapore en ébullition.

    Natalie DESSAY apporte la voix mais aussi toute l’émotion de la tragédie, le frisson dans la salle, après avoir, il y a quelques années, mis en en valeur le comique d’HOFFENBACH sous la baguette de Marc MINKOWDSKI.

    Grandiose. Extraordinaire. Natalie DESSAY a tout de La CALLAS ADJANI.

    En dehors d’Elle, restent en mémoire Lui et une formidable escarpolette qui s’envole au-dessus d’un orchestre rigoureux qui porte tout ce qui se passe sur scène.

    Viviane

     

    N.B: Viviane est une nouvelle collaboratrice habituée des salles parisiennes et lyonnaises. C'est sa première critique.
    October 16

    Baal de Bertolt Brecht

     Baal bis (vu par Gab), dimanche 15 octobre aux Ateliers Berthier, 15h
     
     
    La jeunesse de Brecht, la jeunesse de Baal, la jeunesse de la compagnie "D'ores et déjà" se télescopent depuis le 5 octobre à l'Odéon pour nous offrir un spectacle inventif et plein de fougue.
     
    C'est la deuxième version de Baal, celle de 1919 (quatre fois remaniée jusqu'en 1955!) qui a été choisie par Sylvain Creuzevault pour être portée à la scène. En guise de scène, précisément, un espace coupé en deux: à jardin des tréteaux, des échafaudages, un empilement de tables et de chaises, une baignoire pleine, un piano et une batterie sont adossés au mur des Ateliers Berthier, sur lesquels s'étale en grosses lettres: "DEBIT DE BOISSON", "In den Kulissen eines Kabarets", "Grand-route d'un champ de blé"; à ce mélange de bric et de broc s'oppose, à cour, la nudité du plateau où défileront plus tard, clin d'oeil à la théorie brechtienne, la feuille métallique qui imite le bruit de la tempête, le chariot de la femme de ménage, la "machine à vent" à manivelle.
     
    La quinzaine de comédiens se bousculent, s'immobilisent, repartent de plus belle, chantent et se démènent avec talent pendant 3h30 sur fond de musique de piano-bar. Baal (Damien Mongin), guitare à la main, est successivement poète, gratte-papier, bûcheron, vedette de cabaret, taulard et assassin. Il traverse la vie sans jamais s'y attarder, tel un Peer Gynt oublié du roi des trolls. Il a des allures de faune christique, saccadé et lubrique, souvent nu, bondissant, cynique et braillard, quand il ne redevient pas l'enfant terrible de sa maman. Choquant les notables, engrossant leurs femmes, kidnappant les jeunes filles vite consentantes - puisque l'amour est comme une noix de coco "qu'il faut cracher quand le jus a été sucé" -, il échappe de peu à la colère de sept bûcherons mastoc et se fait embaucher dans un cabaret louche. Le numéro de cabaret est justement le morceau de bravoure de la pièce: il commence durant l'entracte où les spectateurs, priés de na pas s'attarder, sont houspillés par le directeur du bouge, une fausse soubrette et Baal engoncé dans un costume de chien en peluche. On rit de bon coeur. La distanciation est à son comble quand, du public, un comédien fulmine: "On vous avait dit: allez à l'Odéon, vous verrez Isabelle Huppert, alors que là...". Mais Baal a déjà fui son directeur tortionnaire et, en compagnie de son ami et double Ekart (excellent  Louis Garrel), il bat la campagne pour échapper à la maréchaussée. Emprisonné, il fait son temps puis, nu comme un ver, prodigue des conseils de pudeur à un jeune couple un peu trop exalté. Chez Louise, dans la taverne de ses débuts, les habitués lui ont pardonné ses frasques et évoquent la jeune Johanna, qu'il a poussée au suicide et qui "flotte toujours (...) avec des rats et des algues dans sa chevelure verte", mais "ça ne lui va pas mal". Tout se termine en provocation, en tuerie et en fuite; au moment de mourir Baal écoute sagement un groupe d'hommes qui, en une ultime pirouette, le tancent: "Surtout pas de rouspétance".
     
    Exit Baal, dont on ne sait trop qui il était ni ce que son parcours signifiait, mais dont le corps, la logorrhée et l'exultation ont submergé l'espace scénique. La fulgurance de cette évocation hétéroclite, de ce montage bigarré, foisonnant et toujours en mouvement, a atteint son but: le temps d'une représentation le public exténué est devenu un peu plus fiévreux, moins tranquille, plus baalien. Si bien qu'à la sortie des Ateliers Berthier, le jour d'automne finissant apparaît décidément comme "grand et calme et si pâle (...) Et tel que Baal l'aimait, lorsque Baal existait."
     
    Gab
     
     
     
     
    N.B: Cette chronique se contente de compléter celle de Seb, qui rendait déjà très bien compte, selon moi, de ce qu'était la pièce. Je me suis un peu inspirée de son plan et du fil narratif.
     
     
    October 12

    Baal de Brecht

    Baal vu aux Ateliers Berthier (Odéon - Théâtre de l'Europe)le mardi 10 octobre. Vu par Seb.

    Je n’ai pas lu la pièce, ni avant, ni après et de plus, je n’avais pas tout compris. Cependant, qu’ai-je retenu, qu’ai-je appris ? Tout compte fait, rien. Il en reste seulement des impressions. Au tout début, qui dure plus de la moitié de la pièce, c’est l’incompréhension de la mise en scène et du texte de Brecht entrecoupé de chansons, donc de tout. Les scènes se suivent et se ressemblent : Baal parle et parle encore (on croirait le Fantasio de Musset). Les bouteilles se vident, les meubles du décor versent, les femmes viennent et repartent grosses. Le menu peuple défile : commerçants, ouvriers, paysans, bourgeois en mal d’aventure. On ne sait pas qui est qui, mais comme n’importe quel personnage peut dire n’importe quelle phrase, on s’en moque. Les personnages sont tellement nombreux qu’on ne s’occupe que de Baal, les autres étant assimilés au décor. Seul, perdu dans sa bohème en quête d’argent et sa poésie, il est au dessus de tout et de tous. On est également choqué, amusé lorsque dix minutes après la levée de l’inexistant rideau, Baal et un de ses admirateurs pissent et crachent sur les spectateurs du premier rang qui offusqués, changent de place. On écoute ses paroles, avidement, quoique bien trop nombreuses dans la pure tradition romantique (et la rupture ?). Il rampe, il court, saute, vole en permanence et on le suit. Bien plus pour la folie du personnage que pour la qualité de l’acteur récitant. Pendant et après l’entracte, pendant lequel Baal, le directeur et la serveuse d'un cabaret tentent désespérément par des hurlements ou des chansons abjectes de nous plonger dans l’ambiance du dit-lieu, tout rentre dans l’ordre. On retrouve Baal et son ami Ekart errant dans la campagne allemande, perdus, rejetés par le milieu citadin lassé par leurs excentricités et le manque de considération qu’ils portent à leur prochain, notamment les femmes. Baal, fidèle à lui-même s’enfonce de scène en scène, jusqu’à ne posséder plus rien, même plus un vêtement et puis mourir. Au cours de cette seconde partie, car il y a bien deux parties distinctes, on ne remarque même plus les provocations en tout genre (on s’y est malheureusement habitué), la présence ou l’absence de vêtements, les personnages au caractère poussé à l’extrême comme le veulent les théories du théâtre de Brecht. Ce qui prouve qu’on est rentré dans la pièce, une chance au bout de 3h30 de spectacle.

    Malgré la mise en scène qui pourrait faire l’objet de la prochaine installation au palais de Tokyo (en muet)et un personnage-phare interprété à la limite de l’acceptable (d’où vient l’accent suisse ?), on ressort vidé, amusé, un peu choqué et fatigué. Et pourtant, on aime.

    Seb

     

    N.B.: Seb est un des "collaborateurs" qui va m'aider à étoffer ce blog. J'aime son sens du détail et son empathie!


    October 09

    Quartett d'Heiner Müller, par Bob Wilson à l'Odéon

      Quartett d'Heiner Müller, mise en scène de Robert Wilson, première du jeudi 28 septembre

             Il paraît que l’on est wilsonien ou qu’on ne l’est pas, sans voie moyenne. Une salle debout a choisi son camp jeudi soir à l’Odéon pour la première de Quartett d’Heiner Müller monté par le sulfureux Bob Wilson. Loin du Quartett brouillon et fatigué de Matthias Langhoff au Conservatoire national d’art dramatique de Paris à la mi-septembre, ce second Quartett de la saison coupe le souffle. Traversé des sons discordants imités du théâtre nô, strié de lumières crues et d’éclairs travaillés au stroboscope, l’espace offre au regard du spectateur le décor brut et minimaliste si caractéristique de la « patte » Wilson : quelque chose comme une table, un semblant de chaise, une façon de canapé. Des cintres descend, par intermittences, un long rideau moiré où les comédiens se regarderont souvent comme en un douloureux miroir. Hiératique, impériale, la marquise de Merteuil, vêtue d’une robe violette asymétrique qui est sa seconde  peau, s’avance et débite le texte à toute allure. Elle s’arrête puis recommence, lentement, répétant dix fois, en une litanie étourdissante :

                      Valmont. Je la croyais éteinte votre passion pour moi. D’où vient ce soudain retour de flamme. Et d’une passion si juvénile. Trop tard bien sûr. 

             La salle chavire. A son habitude, le metteur en scène américain traite les mots comme un matériau sonore qu’il va pouvoir courber, triturer, contraindre à volonté. Malgré tout, la petite musique grinçante du dramaturge allemand, si dialoguée, si dialectique, parvient à se faire entendre de bout en bout ; Valmont sera évidemment obscène, la Merteuil sera assurément féroce, et ils parcourront ensemble toute la gamme du plus vil au plus admirable, nous rappelant à chaque phrase le violent pouvoir des mots.


     Pascal Victor

             C’est un rêve de pièce. Sur scène, cinq comédiens, dont trois muets : un jeune homme (très beau, athlétique), une jeune fille (fée et bourreau), un vieillard (l’ombre de Müller lui-même pour le metteur en scène) dessinent des arabesques, se lancent dans une pantomime millimétrée, sans jamais rien dire. Tout dans leurs attitudes est parole. Isabelle Huppert, la fêlure incarnée, est dans la maîtrise absolue. Sa grande habitude de Bob Wilson l’a fait, on le devine, devancer les intentions de la direction d’acteur. Elle joue plus qu’un rôle, une partition magistrale. Elle surmonte une à une toutes les difficultés, ou plutôt les pièges tendus par cette mise en scène au cordeau. Dans cette pièce elle est chez elle, car le théâtre de Wilson est son havre, sa maison.

             Qui aurait pu en dire autant, a priori, d’Ariel Garcia Valdès ? Ce comédien magnétique et chatoyant, qui n’est jamais aussi à l’aise que lorsqu’on lui laisse toute liberté, qu’on le laisse être, selon le beau mot de son complice Georges Lavaudant, « celui qui traverse la vie comme un poète », n’avait que peu de chances de se mouvoir comme il l’entendait chez Wilson où tout est carcan, jusqu’aux attitudes raides et improbables qu’il exige de ses comédiens pendant une heure trois-quarts. Alors c’est la stupeur quand il apparaît : mélange d’automate et de Méphisto, entièrement vêtu de rouge sang, maquillé comme il l’était dans Richard III et faisant exploser tous les cadres, Garcia Valdès est la bouleversante surprise de ce Quartett ; sa sveltesse retrouvée (sur injonction du metteur en scène), son regard halluciné, son indiscutable présence et sa voix de velours font merveille. Qui n’a jamais vu Ariel Garcia Valdès sourire et, de sa main tendue, entraîner les spectateurs au bord du précipice, n’a jamais rien vu.

             Ce n’est pas le moindre des mérites de ce Quartett, que de nous montrer le bord du précipice.


     Pascal Victor

                                                                         

             Gab